09 décembre 2007

INTERVIEW

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KENY ARKANA POUR RAPMAG #35

Le paradoxe est là, amusant. Elle qui aime tant se fondre dans la masse, placer le "nous" au-dessus du "je", se distingue nettement sur la scène rap française. Keny Arkana assume, opiniâtre. Question de parcours, de culture et de sensibilité politiques. Des convictions I   qui ne souffrent, chez elle, d'aucun relâchement ni compromis. Qui irriguent son quotidien, son mode de vie comme de pensée. Et inévitablement, sa musique. Une ligne de conduite qui l'inspire, plus qu'elle ne l'enferme. Car, la MC marseillaise n'a rien d'un bloc de colère, d'un amas de rage. En résulte un rap viscéralement subversif, sans complaisance, ni arrogance. La MC ne cache pas ses doutes, ne minimise pas ses espoirs, fait souvent montre d'une fragilité assumée. Une humilité salvatrice... Car malgré les apparences, Keny Arkana fait tout pour contenir la tempête intérieure qu'il l'agite. Et ce, afin de lui donner pleinement sens. Retour donc sur une année de musique et de luttes...

Il y a un peu plus d'un an, à la veille de la sortie de ton premier album, tu te demandais si le public allait comprendre ta démarche. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Keny Arkana : Peut-être que quelques-uns ont compris (rires) ! C'est difficile, je ne suis pas dans la tête des gens. Cela dépend de la sensibilité de cha­cun. Certains ne captent que mon côté militant, d'autres se focalisent sur mon aspect plus spirit, d'autres encore me par­lent de mes références au foyer ou à la rue...

Mais que craignais-tu à l'époque ?

K.A. : Rien en particulier. Je suis croyante, je me dis souvent "Mektoub !" Que l'album marche ou non, peu importe. L'essentiel est surtout de faire les choses sincèrement. Bon, d'essayer de les faire bien aussi...

Tu veux dire que...

K.A. : La fin ne justifie jamais les moyens. Je m'attache davantage au principe qu'au résultat. Quand les choses sont faites avec le cœur, il n'y a rien à regretter. Et pour tout dire, je n'ai pas eu tant de contacts que ça avec le public. Un peu en 2006, des festivals cet été, une tournée qui commence là. Le reste, c'étaient surtout les forums (ceux de l'association "L'Appel aux sans voix", Ndr), ce qui n'a rien à voir avec la musique...

Parviens-tu, néanmoins, a faire la part des choses entre ces deux pans de ta vie ?

K.A. : Pourquoi ? Je ne dissocie rien. C'est plus ou moins le même discours. Par contre, au sein de "La rage du peuple" ou de "L'appel aux sans voix", je suis une parmi tant d'autres. Mon rap, lui, est plus personnel. Voilà...

Mais du fait de ta notoriété, tu symbolises, malgré toi, ces collectifs, non ?

K.A. : Je vois ce que tu veux dire, mais ça va à rencontre de ce que l'on essaye de bâtir. Le côté porte-parole n'a pas lieu d'être, même si on a joué sur mon nom afin d'attirer un maximum de gens aux forums. Bon, c'est tout... Pour le reste, je n'ai jamais été mise en avant. En fait, cette situation est intéressante puisqu'elle nous permet de déconstruire ce rapport à l'artiste. Tout ce qui tourne autour de lui, le fait d'être mis sur un piédestal sans raison, etc. Ce qui compte au final, c'est ce grand "nous" collectif. L'horizontalité n'est pas un vain mot, c'est l'inverse du côté pyramidal. Une hiérarchie que l'artiste peut engendrer malgré lui.

NE PAS DEVIER DE SA LOGIQUE

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Comment gères-tu cette popularité nouvelle ?

K.A. : Mais mon quotidien n'a pas réellement changé, hormis le fait que j'ai eu la possibilité de faire des forums un peu partout. Mon entourage est, et reste, le même. La popularité ? Je ne m'en rends donc pas vraiment compte. Excepté en concert, lorsque le public reprend certains de mes morceaux par cœur... Et puis, J'ai géré cette année comme je le voulais. Ma maison de disques aurait bien voulu me faire accepter certains compromis lors de la sortie de l'album, je n'ai pas cédé. Ils n'ont pas toujours compris, mais ne m'ont pas mis non plus un flingue sur la tempe. Ils l'ont accepté. Et j'ai cette chance. Alors, je n'ai pas fait de "Planète Rap" sur Skyrock, j'ai annulé ma tournée au profit des forums et d'autres choses de ce genre. Autant de balles dans le pied, en fait ! Et alors ? J'assume.

Avoir vendu autant, cela te touche pourtant...

K.A. : Bien sûr, surtout que j'ai fait en sorte que l'on ne matraque pas la tête des gens. Encore une fois, je n'ai pas baissé mon froc. Et pourtant, j'en ai entendu des phrases type "Alerte rouge ! Ce n'est pas comme ça que l'on vend un disque !". Des remarques pas méchantes, mais inscrites dans un schéma que je rejette. Éviter les paradoxes, se concentrer sur l'essentiel, ne pas dévier de sa logique, voilà ce qui compte au-delà du problème des ventes. Et au final, "Entre ciment et belle étoile" a, tout de même, bénéficié d'un joli bouche-à-oreille. Mine de rien...

Dans le même temps, cela n'a pas empêché Skyrock de passer tes sons...

K.A. : Exactement. Mais ça, c'est quand même un peu bizarre. J'ai refusé leur "Planète rap", sans oublier cette histoire de "Nocturne" à Marseille. Là, je n'ai pas été très correcte. En décembre de l'année dernière, ils sont descendus ici pour une spéciale "Keny Arkana". Trois heures de libre antenne, sans pub, c'était prévu comme ça. Bon, même si j'ai beaucoup de respect pour Fred, je n'avais pas vraiment envie de le faire. Ils m'ont eue à l'affectif : "On vient à Marseille, c'est rare, tu vas pouvoir en faire profiter tous tes potes, etc. " Et j'ai accepté... Sauf que le jour J, je suis partie sur un coup de tête à Rome. Alors après tout ça, je ne vois trop l'intérêt qu'ils ont à me passer. Enfin si on peut parler d'intérêt...

Que retires-tu des discussions avec le public ?

K.A. : L'idée que cette notion d'urgence est partagée par beaucoup. Certains m'ont avoué que le disque, et surtout le documentaire présent sur le DVD (Un Autre Monde est Possible), leur avaient permis de mieux comprendre ce qui se joue actuellement. Et ça, donner matière à cogiter, cela me fait plaisir, même si je ne suis pas là pour mettre des disquettes dans la tête des gens.

Si tu considères ta musique comme un outil de lutte, l'important n'est-il pas qu'elle soit écoutée par le plus grand nombre ?

K.A. : Mais pas par n'importe quel moyen. Un pur mes­sage, s'il est matraqué, n'a plus de substance. Il se banalise, d'autant plus si tu fais le tour des plateaux télé. Tu deviens un alibi démocratique, tu donnes l'illusion que malgré tes critiques, le système t'accepte et te laisse une place. Diffuser un message est important, mais tout dépend du haut-parleur. Selon moi, construire autre chose, c'est aussi construire autrement. Tu ne peux pas utiliser tous les tuyaux à ta disposition. Les choses ne se font qu'au fur et à mesure, il faut savoir prendre le temps qu'il faut.

"Entre ciment et belle étoile" a été sélectionné pour les Victoires de la musique et également pour le prix Constantin, qu'en penses-tu ?

19960717_1_K.A. : Cela me touche. Je me dis que malgré l'ambiance strass et paillettes des Victoires, le jury a été touché par le disque. Au vue de ma musique, c'est un peu contradictoire, non ? Je ne sais pas... Mais, cela ne me laisse pas insensible. "Téléchargez la liste des nommés au format .pdf"

Le prix Constantin, c'est autre chose. Cela me paraît plus qualitatif, moins showbiz. Les artistes sélectionnés sont moins médiatisés, les instigateurs sont de gauche, ont des convictions politiques. Je crois même que le Constantin en question avait un label qui s'appelait "Thomas Sankara". Bref, il y a quelque chose derrière... Je me fais peut-être des illusions sur eux, je ne connais ce prix que depuis l'année dernière avec la victoire d'Abd Al Malik. Nous sommes assez peu dans le monde du hip-hop à nous retrouver dans ce type de manifestations. Alors si des gars d'une autre génération, à la culture musicale différente, apprécient mon album, je ne vais pas m'en plaindre.

PAS DE GRANDES THEORIES

Keny_Arkana__RapMag35_03Le EP "Désobéissance" va sortir bientôt, à quel moment l'as-tu écrit ?

K.A. : En grande partie pendant les forums. Un peu cet été aussi...

Ce contexte a-t-il influencé le disque ?

K.A. : Oui et non, difficile à dire. Comme nous avons tout enregistré, certains propos entendus dans les forums, ceux qui m'ont particulièrement plu, ont été montés. On peut les entendre dans le disque. Tous ces débats ont aussi alimenté ma réflexion sur de nombreux sujets : l'aspect anti-institutionnel, la volonté de ne pas se faire récupérer, l'horizontalité, etc. Autant de concepts qui ne se retrouvent pas forcément dans "Désobéissance". D'ailleurs, ce disque n'est pas que politique, il est aussi spirituel. Et ça, il y a beaucoup de militants qui s'en foutent ! Cela reste ma vision personnelle. C'est quelque chose d'assez simple, cela n'a rien d'élitiste. Dans le cas contraire, prise dans un projet beaucoup plus poussé, je me serais sûrement davantage servie de tout ce que l'on a engrangé au cours de ces rencontres. Dans "Désobéissance", il n'y a pas de grandes théories. C'est accessible, humain...

Autrement dit ?

K.A. : Je veux faire quelque chose qui touche au cœur. Quelque chose que même mon frère qui n'est pas allé à l'école longtemps - ce qui est mon cas aussi - peut comprendre. Cela reste de la musique, cela passe par l'émotion. Et pour ça, pas besoin de grands mots. Sinon mieux vaut écrire un bouquin.

Le but est, dès lors, de stopper ce que tu nommes la "spirale de l'inertie"...

K.A. : J'espère juste réveiller les gens, qu'ils prennent conscience de la réalité et que d'eux-mêmes jaillissent des idées. Nous faisons tous partie de la solution. Je n'ai pas la science infuse. Regarde les forums, ce principe d'assemblée populaire où chacun prend part à la discussion et se responsabilise. Dynamisons ça ! Il ne faut pas attendre que quelqu'un dise ce que l'on doit faire. Et bien, ma musique, c'est aussi ça.

Il est là ton combat...

K.A. : Qu'est-ce que la révolution ? Si tu prends son étymologie, cela signifie rotation. C'est donc le mouvement qui combat l'inertie. Notre premier ennemi est l'immobilisme, il faut avancer. L'antithèse de la vie n'est pas la mort, mais l'inertie. Et aujourd'hui, nous vivons tous dedans, tels des morts-vivants. La vie est mouvement, la révolution aussi. Elle nous conduit sans cesse à nous remettre en question, à tendre vers plus de justesse, d'équilibre et d'harmonie... C'est une recherche constante.

Dans quelle mesure sommes-nous des morts-vivants aujourd'hui ?

K.A. : Mais, on ne vit pas, on ne fait que survivre. Nous subissons quelque chose que nous n'avons pas choisi, dans un environnement où nous ne nous épanouissons pas. Nous sommes tous malades, tous névrosés et l'on meurt de l'intérieur. On se replie sur nous-mêmes, nous n'apprécions plus les choses simples, on déteste nos prochains... Enfin, tu vois, tout ça est lié. On est tous enfermés dans nos existences de merde. Regarde aussi dans quel état est la Terre mère, c'est assez révélateur, non ?

LA REVOLUTION TOTALE

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Raison pour laquelle il y a deux étapes dans cet EP, une première plus politique et concrète, et l'autre davantage spirituelle...

K.A. : Il y a la lutte collective et celle intérieure. Tant que nous serons à l'image du système, tant que l'on ne se sera pas déformâtes, nous ne pourrons rien créer de nouveau. Le travail sur soi est aussi important que le combat en lui-même. Dans le passé, ce qui a bousillé les luttes, ce sont les divisions internes. Alors, tant que l'on ne sera pas un, que le bonheur de notre prochain ne sera pas aussi important que le nôtre, nous reproduirons les mêmes erreurs. Le système est tellement fort qu'il est incrusté dans notre esprit. Moi, j'ai une vision très sud-américaine de la situation, ce qu'ils appellent la révolution totale. D'abord l'humain ! Tout ce qui est social et politique en découlera.

Ce que tu exprimais déjà dans des morceaux comme "Cueille ta vie" ou "Ils ont peur de la liberté"...

K.A. : Oui, dans "Cloué au sol" également, où je dis : "Changer le monde commence par se changer soi-même".

N'est-ce pas difficile de rendre lisible cette notion de révolution intérieure en chanson ?

K.A. : Et bien justement, beaucoup l'ont compris, c'est ça qui est ouf ! C'est plus difficile de la faire admettre par les militants, qui ont parfois un ego un peu surdimensionné. L'individualisme est le reflet du système. Le combattre est déjà un acte politique.

Pourquoi n'es-tu pas passée par le biais de la narration dans ce nouveau projet ?

K.A. : Parce j'écris à l'instinct, je n'ai jamais de thèmes préétablis. Je ne suis pas scolaire, c'est le moins que l'on puisse dire. Et dès qu'il faut construire sur le long terme, que cela devient trop cérébral, je suis bloquée (rires) ! Organiser ma pensée, faire un plan, cherche pas, j'sais pas faire !

Mais avec "Désobéissance", la thématique est bel et bien unique...

K.A. : J'ai continuellement plein de textes écrits sur mon cahier, je n'ai fait que piocher dedans. Ce n'est qu'une fois que j'ai de la matière que j'essaye de construire un truc. J'en profite aussi pour faire le tri, histoire de ne pas me répéter...

N'est-ce pas l'écueil principal pour ce genre de disque ?

K.A. : Peut-être... Mais vu comme ça, je me répète alors depuis "L'Esquisse" (son premier street-album, Ndr). Un peu comme tous les artistes en fait. On est ce qu'on est.  Il y a toujours une forme de redite. À moi de trouver d'autres formes, différents angles... J'ai quand même une logique d'ensemble. Les thèmes sont proches, mais pas semblables. Sur "Désobéissance", des titres comme "Ordre mondial" ou "Terre mère n'est pas à vendre" se distinguent bien, même si le message de fond est identique. Pareil pour "Réveillez-vous" ou "On ne tue pas un esprit", idem pour "Cinquième soleil" et "La rue nous appartient", etc.

Peu de textes intimistes au final...

K.A. : Logique, je voulais parler de vraie désobéissance, pas celle qui fait référence à mes 13 ans au foyer. Tu vois où je veux en venir ! Cela n'a rien à voir avec un album comme "Entre ciment et belle étoile".

LECRITURE, QUESTION DEMOTION

Keny_Arkana__RapMag35_05Comment t'est venue l'envie de faire un album concept ?

K.A. : Ça fait déjà pas mal de temps que j'y pense. Laisse-moi réfléchir... Tiens, rien que l'intro de "Désobéissance" (cf. sampler, Ndr), je l'ai écrite il y a au moins un an et demi. En fait, la première idée qui m'est venue à l'esprit était celle d'"Entre les lignes", comme les trois interludes de l'album. Des longs textes un peu spirit, poétiques, avec un refrain à la fin... J'envisageais d'en enregistrer sept ou huit pour les sortir en EP. Au final, je suis partie sur "Désobéissance". Pour le reste, ce n'est que partie remise. On verra...

Tu dis ne pas pouvoir écrire sans instrus. Comment s'est déroulé le choix des sons sur "Désobéissance" ?

K.A. : Comme d'hab', ma porte est ouverte à tout le monde. Peu importe le producteur ou le style de sons, en fait. Je fais mon choix au feeling puis je l'arrange à ma sauce. Je fais rajouter des éléments, une mélodie, de la guitare, de la basse... Ce qui, au final, doit inconsciemment donner un truc à peu près cohérent. Même méthode pour "Désobéissance", excepté un morceau ovni, "Dieu créa l'homme". Un truc chelou, influence gospel, une de mes prods en réalité...

Il y a longtemps que tu fais du son ?

K.A. : Ouais, pas mal même si je n'ai pas trop de temps pour ça. D'ailleurs, je ne sais pas écrire sur mes sons. Car, ce qui m'inspire, me pousse à écrire, c'est l'émotion ressentie dès la première écoute. Chose impossible pour mes instrus, puisque pour les bosser, je les ai écoutés en boucle. Pour poser dessus, il faudrait que je les range dans un tiroir et que je les ressorte deux ans après.

Mais tu n'as pas ressenti le besoin d'une rupture avec ce que tu avais fait précédemment...

K.A. : Non, parce que "Désobéissance" n'est pas mon deuxième album. Et d'un autre côté, ce projet est, tout de même, assez éclectique. Même si le début est plus rap, la fin du disque part davantage à droite, à gauche : le gospel, le titre "Cinquième soleil", l'interlude "Patcha Marna"... Si je pouvais, je mettrais dix fois plus de perçus, de derboukas, à fond ! J'adore les instruments roots...

Pourquoi ne pas intégrer alors plus ces sonorités ?

K.A. : Parce que les beatmakers sont relous ! Ils font toujours les mêmes sons. Une grosse caisse, une caisse claire, une nappe sombre... Aucun groove la plupart du temps ! En plus, ils ne font plus que du 80 ou 70 BPM, des trucs bien laid-back.

Quel visage aura, dès lors, ton deuxième album ?

K.A. : Ce que j'ai travaillé pour le moment se démarque clairement. Sur le plan des instrus et donc du flow. "Désobéissance" est une transition. Pour l'avenir, j'ai pas mal d'idées et l'envie forte d'emmener mon hip-hop beaucoup plus loin. On verra si j'y parviens, ce sera au public déjuger...

Scan Photo & Texte du mag par DjTwister pour www.larage.canalblog.com


Keny Arkana - Making-Of Couverture Rap Mag
envoyé par BECAUSE_MUSIC

Posté par DjTwister à 23:21 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur INTERVIEW

    pas de date de sortie pr son prochain opus?

    Posté par mor__, 08 février 2008 à 15:01 | | Répondre
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